Interview des lauréats : Quand les jeunes s'en mêlent 11/10/2010

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Sylvain Camilleri - le lauréat francophone

Français, né en 1983 à Marseille, Sylvain Camilleri est domicilié depuis un an à Bruxelles.
Il imagine avec beaucoup d’humour la disparition de la Belgique, non pas du fait d’une séparation entre flamands et wallons, mais à cause d’un tsunami gigantesque qui a inondé l’Indonésie et entraîné l’afflux massif de réfugiés dans notre pays.
Le jury a été séduit par ce scénario drôle et original qui aborde de manière décalée de graves problèmes de notre monde actuel tels que le réchauffement climatique, les migrations de populations, l’intégration et l’interculturalité.

 

La Belgindonésie


En 2030, La Belgique n’existera plus. Elle n’aura pas été rayée de la carte à cause d’une catastrophe nucléaire. Sa disparition ne sera pas non plus le fait d’une séparation définitive entre les Flamands et les Wallons. Non, c’est autre chose. Il se sera passé un évènement extraordinaire, carrément hallucinant.

 

En 2011, l’Indonésie menace d’être enfouie sous les eaux par le plus grand tsunami de tous les temps. Les Etats-Unis et la Chine ferment les yeux. Ils ne veulent pas payer pour sauver la terre indonésienne, car tous les scientifiques s’accordent à dire qu’il faudrait 200 fois le PIB des deux pays réunis pour éviter le drame.

 

L’Europe, le vieux continent, de tradition noble et sociale, est laissée seule pour gérer cette situation. Les 27 se concertent. Que peuvent-ils faire ? Ils n’ont pas d’argent, mais ils ont du cœur. Habituellement, ils ne sont jamais d’accord sur rien, mais cette fois, ils s’accordent sur une chose : il faut déplacer les 200 millions d’Indonésiens. Peut-on les essaimer dans tous les pays du monde ? Créer de toute pièce la diaspora la plus énorme qu’il y ait jamais eu ? Les intéressés refusent, au nom de leur droit à l’auto-détermination. Décision est prise, à la majorité, de faire en sorte que la Belgique, en tant que cœur de l’Europe, accueille les Indonésiens. Les flamands en auront 100 millions, les wallons 100 millions.

 

Les Belges, bien sûr, protestent, mais ils sont tenus par les derniers traités signés. Après avoir tant profité de l’argent de l’Europe, ils doivent rendre la pareille. Le processus commence en 2013 et, en 2014, Flamands et Wallons ne se souviennent déjà plus qu’ils se détestent. C’est ainsi que la Belgique est devenue, quelques années après, en 2023, la Belgindonésie. Il y a désormais deux rois, 12 langues officielles, 25 religions reconnues, les couples mixtes se sont multipliés, le prénom le plus attribué est Wayan, le Mendoang est devenu à l’unanimité le plat national et plus personne ne boit de Chimay sans la mélanger avec du lait de coco, le vendredi n’est plus seulement le jour de la mosquée mais aussi le jour sacré de la « frite-nasi » en famille et tout le monde profite des week-ends de trois jours.

 

La Belgique n’existe plus, le niveau de vie a globalement baissé – enfin, surtout pour les plus riches – car il faut bien aider tout ce monde, mais les habitants du pays sont les plus heureux du monde : ils se sont sauvés les uns les autres. Les Belges ont sauvés les Indonésiens de la noyade ; les Indonésiens ont sorti les Belges de leur torpeur. Le plus grand MELTING-POT du monde qui aura montré de quoi les hommes sont capables.

 

Et tout le monde comprend que ce dont on a peur se révèle être ce dont on a le plus besoin. Depuis cet événement planétaire inouï, les Etats-Unis ont ouvert grand leurs frontières pour accueillir toute l’Amérique du Sud qui les boude car elle-même voudrait accueillir les Japonais. Le Canada attend avec impatience que le pôle nord fonde, et le France et l’Allemagne envisagent, dit-on, de donner un nouveau souffle à leur partenariat en accueillant les Africains. Toutefois, ceux-ci ne sont pas sûrs : ils ont eu une meilleure proposition de la Russie, qui leur a promis de tous les équiper en vélos !  
Ainsi va le monde en 2030 !

  

Eef Briers (Eeland vzw) – la lauréate néerlandophone

Née à Genk en 1987, Eef Briers a écrit son scénario « Even bijkletsen » dans le cadre d’un stage effectué au sein de l’asbl Eeland à Genk. Il s’agit d’un « mentalmail » qu’elle envoie à son amie d’enfance. Elle y raconte les changements intervenus sur terre depuis que sa copine est partie vivre sur la « Couronne », un étage virtuel qui entoure le monde physique.

 

Le jury a aimé la manière très futuriste et créative dont Eef a imaginé le futur. Son texte, à la fois intimiste et visionnaire, aborde diverses problématiques intéressantes.

 

Un brin de causette

 

RE : Un brin de causette
De : Eef Briers (ebriers@mentalmail.air)
Envoyé : donderdag 29 april 2030 16:44:46
A : Veerle Jackers (vjackers@hotmail.com)

 

Salut, Veerle, me revoici enfin. Il y a trop longtemps que je n’ai plus donné de mes nouvelles.

 

Je comprends de mieux en mieux pourquoi tu as décidé de déménager à la Couronne. La couche virtuelle qui recouvre le monde physique est en train de diriger toute notre vie. J’ai l’impression d’être un monument avec une plaque en-dessous. Récemment, l’idée est venue aux scientifiques d’implanter un chip dans le cerveau des nouveau-nés et des enfants de moins de 16 ans. Le chip lit les pensées et des détecteurs, installés un peu partout, détectent tes besoins et au moyen d’un autre gadget, ils te font savoir où tu peux satisfaire ces besoins. Ma fille Amber est entièrement intégrée dans cette époque et elle voulait absolument participer à cet engouement. A l’origine, j’étais contre, mais comme ces nouvelles technologies ne feront qu’évoluer de plus en plus, j’ai cédé. Je crains toutefois que je ne m’y habituerai jamais. La semaine passée, je volais avec ma fille dans ma voiture vers la rue commerçante sur la voie aérienne E400. A peine arrivées, la montre d’Amber se mit à biper. Elle poussa sur quelques boutons (je n’y comprenais rien) et un petit film d’information holographique apparut. « Ton magasin favori H&M se trouve à 1 km d’ici, si tu arrives chez nous dans l’heure, tu reçois 20% de remise ! ». On est bien sûr allées jeter un coup d’œil, mais je ne comprends pas comment ils ont fait !

 

Veerle, tu me manques terriblement et par moments, j’aimerais avoir ton image holographique devant moi ! Dommage que les gens à la Couronne n’ont pas de code de réalité augmentée. Bien que ton vrai toi soit encore meilleur ! Souvent je pense à venir habiter chez toi, au deuxième étage de la Terre, pour que je puisse encore retourner au passé. Sans cette couche de technologie qui est omniprésente ici. Simplement envoyer des sms, des mails et chatter dans Facebook, voir uniquement le ciel et le soleil quand on lève les yeux, au lieu des voitures, magasins et la Couronne. Mais ma fille ne pourrait jamais s’y adapter !

 

Oh oui, j’ai un nouvel ami : Nicky ! :-) Il est très gentil pour moi et mes parents l’aiment bien aussi. Mais ça, je le savais déjà en sortant du Kinepolis. A son physique, je voyais tout de suite que c’était un gars  sympa, mais comme je suis capricieuse et méfiante (ce qui est normal lorsque ton mari t’a quittée), j’avais dirigé mon MultiPod en sa direction pour voir apparaître toutes les infos sur lui. Je crois que tu as encore connu le MultiPod, ce gadget du genre iPod, qui donne à l’instant des informations interactives sur tout ce qui t’entoure. L’appareil marquait qu’il était célibataire et une petite couronne se mit à clignoter au-dessus de sa tête, pour signaler qu’il serait un bon parti pour moi. Le pourcentage était de 90%, et les commentaires de ses ex et de ses amis était bons aussi. Mais apparemment, il m’avait scannée plus vite, car il se trouvait déjà devant moi quand moi je regardais encore son profil avec maman, qui se trouvait à ce moment dans la salle d’attente du chirurgien de la mémoire (le chirurgien de la mémoire ajoute de la mémoire à notre cerveau. C’est pratique pour les gens qui n’ont pas de chip). La technologie est quand même formidable, car si je n’avais pas eu le Multipod, nous ne nous serions sans doute jamais rencontrés.

 

Kinepolis a d’ailleurs complètement changé. C’est devenu une expérience très spéciale, que je trouve fantastique. On vous met un costume avec des détecteurs (les « chipés » se connectent simplement à une sorte d’USB) et on joue également dans le film. Comme avant, il faut choisir le film qu’on veut « voir », mais en plus il faut aussi choisir le personnage qu’on veut jouer. Les fauteuils sont super confortables et lorsque le film commence, chacun regarde sa propre version. Les détecteurs te font ressentir tout ce qui se passe dans le film. La scène érotique m’avait d’emblée mise dans la bonne ambiance, elle était vraiment mémorable et très excitante ; je sentais chaque contact : ses lèvres, ses mains, etc. ; ah, que c’est bien de se trouver dans les bras d’un si bel acteur ! ;-)

 

Autre chose maintenant : tu sais que j’avais des problèmes avec mon taux de glycémie; eh bien, ils ont trouvé la solution idéale. Une solution pour toutes sortes de bobos d’ailleurs. Un digital HealthStore vient de s’ouvrir, où l’on peut commander de petits plats délicieux. Mon plat préféré est le smart cake. On s’étonnera de ses effets : dans le magasin, on peut commander un mètre-santé digital, qui indique l’état de ton corps et qui est lié à ton dossier médical. Lorsqu’on fait une commande dans le HealthStore, il suffit de transférer son mètre-santé et de dire quel plat on aimerait avoir. Le HealthStore prépare le plat et y mélange les ingrédients dont tu as besoin pour préserver ta santé. Et ce n’est pas tout ! Au lieu de livrer la commande, celle-ci est transmise à une espèce d’imprimante, qui imprime la nourriture pour toi. Cela n’a pas tout à fait le même goût que quand on le prépare soi-même, mais c’est très bon quand même ! Ce ne serait rien pour toi, je pense. Pour moi non plus , au début, mais après l’avoir essayé une fois, j’étais convaincue !

 

Cette année, Amber a commencé l’école secondaire où elle pouvait choisir entre l’enseignement normal ou virtuel. Elle a bien sûr choisi le second et maintenant elle peut apprendre à la maison. C’est un bon choix, car elle détestait l’école. Maintenant qu’elle est dans un environnement d’école virtuel, elle est très motivée. Tout ce qu’un prof raconte de façon ennuyeuse, s’apprend maintenant dans des situations quasi réelles. Comme au cinéma, Amber peut entrer dans le monde virtuel, pas comme l’une ou l’autre actrice, mais en étant elle-même. Dans l’environnement virtuel et dans le village, diverses sources sont disponibles. Ainsi, Amber a déjà été sur le Titanic et elle a vécu l’histoire en chair et en os, ce qui fait qu’elle retient tout beaucoup mieux. Parfois, elle vient chez moi pour raconter en long et en large et alors elle dit « ça, tu ne le savais pas, eh maman ? ». Je suis heureuse qu’elle le fait et il est vrai qu’il y a bien des choses que je ne savais pas moi-même. J’ai fait une chambre spéciale pour elle, pour qu’elle ne soit pas dérangée, avec un écran qui recouvre le mur entier. Nicky m’a bien aidée pour installer son petit studio, et il le fait avec plaisir, pas avec une longue figure comme mon ex-mari ! Il me rend si heureuse, Veerle ! Amber passe le plus beau de son temps dans son petit studio et je remarque qu’ainsi elle apprend plus qu’avant et qu’elle se sent plus sûre d’elle, grâce aux situations réelles qu’elle vit.

 

Mais assez papoté de la vie ici. Comment ça va à la Couronne ? Et toi et Dieter ? Toujours le grand amour, j’espère ? As-tu entretemps déjà changé d’idée pour ce qui est de gosses éventuels ? Je sais que tu crains que ton enfant ne puisse s’adapter, le jour où la technologie va reprendre également la Couronne, mais prends ma fille comme exemple. Elle ne pourrait s’imaginer un monde sans. Et d’ici là, ma fille pourra venir chez vous en spaceshuttle pour vous mettre au fait ! Comme Amber raffole de toutes ces nouveautés, elle va vous les apprendre sans aucun problème ! Les enfants adorent s’occuper de tous ces nouveaux gadgets.

 

J’ai appris que le spaceshuttle part pour la Couronne le 7 juillet et j’aimerais en profiter pour venir vous voir, car le prochain départ n’est que pour l’année prochaine. Cette date tombe bien également, parce que Amber sera en vacances et Nicky peut nous accompagner aussi, ainsi tu pourras faire sa connaissance ! Fais-moi savoir ce que tu en penses, moi, je m’impatiente déjà !

 

Gros bisous de ton amie ici bas
Eef

  

Grégoire Wastelain – le nominé francophone

Né à Namur en 1991

 

Aucune information ne correspond à votre requête …

 

Mon cher petit,

Voilà, je le sais, mon heure est enfin venue. Je vais m’en aller, mais tu dois d’abord savoir comment était le monde, avant ...

J’avais ton âge, j’étais plein d’espoir en l’avenir. Internet était à son apogée. Tout était ouvert et libre. La connaissance infinie était à portée de “clic”: l’histoire, la culture, les échanges ...

Tu le sais, nous sommes maintenant vingt-cinq milliards d’humains sur terre, mais à l’époque, nous étions quatre fois moins nombreux. Nous avions de l’espace et circulions librement. Nous avions accès à une information variée. Internet existait bien évidemment mais il n’était pas la seule source d’information. Nous avions accès à un autre support : le livre, constitué de feuillets de “papier”, c’est cette matière que tu tiens dans les mains, sur laquelle je t’écris ceci.


En effet, à l’époque des arbres (tu te souviens, tu en a vu quelques exemplaires fossilisés dans les serres de Laeken), tout ou presque était écrit sur du papier. Ce sont les arbres qui permettaient de le fabriquer. La plupart des gens en possédaient des piles entières, des textes y étaient inscrits, parfois depuis très longtemps, c’était un peu l’histoire du monde, c’était un peu mon histoire...
Nous avions de la place pour les entreposer, de grandes pièces rien que pour eux, tu te rends compte !

 

Puis sont arrivés les cataclysmes, le froid, la glace, la faim. Nous avons réagi. A l’époque, nous nous chauffions avec du pétrole, il devenait rare. Le brûler était un luxe aberrant et dangereux pour tous. Alors, la solution vite trouvée, simple et imbécile, fut d’abattre les arbres partout dans le monde. Les forêts ont ainsi rapidement disparu de la surface de la terre. Le froid, alors s’intensifia. C’est à ce moment que l’on décida de brûler les livres. Nous n’en avions d’ailleurs plus besoin. Ils nous aidèrent à survivre à ces hivers rigoureux.
Nous nous déplacions de moins en moins, cela importait peu. Nous pouvions toujours communiquer, échanger, nous distraire et même apprendre. C’était nouveau, mais tellement excitant. Tes parents, tout comme toi d’ailleurs se sont instruits grâce à Internet, avec leur professeur, toujours disponible, dès qu’ils le souhaitaient.


Les textes, les œuvres de tous les auteurs du monde, du plus petit aux plus illustres avaient été sauvés du grand brasier, sous forme numérique. Tous les professeurs de français avaient été mis à contribution pour ce travail titanesque mais tellement excitant. Tu te rends compte, sauver Voltaire, Rousseau, Hugo... Je m’emporte, je sais que tu ne les connais pas. Ils étaient tous là, à notre portée, intacts.


Mais bientôt, certains auteurs devinrent introuvables, comme s’ils n’avaient jamais été retranscrits, comme s’ils n’avaient jamais existé. Je me suis dit, c’est un problème informatique. De toute manière, nous étions tellement peu à nous en rendre compte ... tellement occupés, distraits. Les jeux en ligne nous occupaient de longues heures. Cela passa inaperçu.


C’est plus tard, quand tes parents devenus adolescents, l’âge où l’on se pose tant de questions, que je voulus leur faire découvrir les grands philosophes, que je compris, horrifié, que nous avions tout perdu. Que l’on nous avait tout pris. Leur nom même avait disparu, volatilisé.


A chaque tentative de recherche, la machine répondait invariablement : aucune information ne correspond à votre requête, aucune information ne correspond à votre requête, aucune information ne correspond à votre requête ...

Je suis désolé

Ton grand-père, Grégoire.

  

Delphine Bastien (JAVI-TV) – la nominée néerlandophone

Gand

Le film

  

Ludovic Bontemps (Lubrick Production) – Mention spéciale

Né à Bruxelles en 1997

Le film