Deux experts analysent les visions 2030 des participants

1. Abraham Franssen

Sociologue, Professeur aux Facultés Universitaires Saint-Louis. Co-auteur avec Guy Bajoit de « Les Jeunes dans la compétition culturelle », Paris, PUF, 1995. franssen@fusl.ac.be


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« Comment je vois mon univers en 2030 ? » - Un miroir de la génération 2010

 

Un miroir constitué de 103 fragments


Les 103 productions recueillies à l’occasion du concours de la fondation P&V constituent un miroir des préoccupations, des aspirations et des tensions qui traversent les consciences individuelles et collectives contemporaines.


Il s’agit de 103 créations singulières, individuelles (parfois effectuées à deux ou à trois), qui nous disent d’abord chacune quelque chose de significatif sur la personne qui en est l’auteur. Certaines s’expriment directement en « je », font part de leurs rêves ou de leurs cauchemars. D’autres se retranchent derrière une forme apparemment plus neutre ou un style plus codé, certaines productions sont très spontanées, d’autres sont très élaborées, mais elles expriment toutes une part de la vérité de chacun.


On ne peut pas dire que cet échantillon des 103 répondants soit représentatif au sens statistique et quantitatif, mais il est en tout cas révélateur sur le plan qualitatif, en mettant en scène les différentes préoccupations et aspirations des jeunes de Belgique en 2010.


Ces 103 créations ne nous parlent pas seulement d’une catégorie spécifique, celle des jeunes de 16 à 26 ans. Dans la mesure où les jeunes sont particulièrement sensibles aux mutations et aux enjeux de notre époque et de notre société, les mots, les images et les sons qu’ils nous renvoient ont une portée plus générale. Ils sont le miroir, parfois déformant, et l’amplificateur des questions à la fois intimes et de société auxquelles nous sommes tous confrontés, aujourd’hui, en 2010, à partir de ce minuscule fragment de la planète qu’est notre pays incertain et improbable.

 

Plusieurs registres de création

 

Avant d’aborder le contenu et les thèmes présents dans ces 103 créations, il est utile d’indiquer les différents « types » de production qui ont été recueillis.
Selon la manière dont ils sont compris et interprétés l’invitation très large qui leur était faite à donner leur vision de leur univers en 2030, les jeunes ont situé leur production sur différents registres, qui peuvent parfois être mêlés :

  • La projection personnelle. Un certain nombre de jeunes ont choisi de répondre à la question  « Comment je me vois en 2030 ? ». Ils ont alors surtout fait part de leur projet individuel, sur le plan des études, de la famille, du travail. Ils l’ont généralement fait avec volonté, espoir et conviction, en décrivant la réussite idéale à laquelle ils aspirent. Quelques-uns  toutefois ont plutôt exprimé leur crainte d’un échec annoncé.
  • Des scénarios de science-fiction et des scénarios-catastrophes.  Une autre partie des répondants se sont placés sur le registre de la fiction et de l’imagination en décrivant leur vision du monde en 2030. On se rapproche alors de scénarios de « science-fiction », dans la mesure où ces scénarios font la part belle aux inventions technologiques et à leurs conséquences parfois menaçantes,
  • Des essais de prospectives et d’anticipation. Il ne se s’agit pas tant ici de laisser libre cours à son imagination que de tenter de faire des prédictions sur l’avenir. Sur base des tendances déjà perceptibles, quelles sont les évolutions technologiques, sociales, politiques prévisibles pour 2030 ? Ces quelques productions sont généralement rédigées sur le mode documenté et argumenté ;
  • des utopies humanistes, dans lesquelles les jeunes décrivent le monde tel qu’ils voudraient qu’il soit dans le futur.

Mais quel que soit le registre, un certain nombre de tendances traversent la plupart des créations qui sont partagées :

  • Entre un volontarisme individuel (« Je vois positivement mon avenir») et un pessimisme global (« cela ira plus mal ») correspondant à une vision inversée du progrès.
  • Le sens de la complexité (« les changements sont ambivalents »,  « il y a du positif et du négatif »...) et de la relativité.

Les thèmes présents dans les créations

  • Moi, mon travail, mon mari, mes 2 enfants, ma grande maison, mon chien...
    La plupart des textes qui se situent dans le registre de la projection personnelle sont animés par le projet/rêve d’une réussite sociale conventionnelle, dont les attributs sont dans l’ordre la réussite scolaire (« en 2030, j’aurai fini mes études »), un projet professionnel précis (institutrice, infirmière pédiatrique...), un gentil mari, une grande maison, deux ou trois enfants dont les prénoms sont déjà choisis, un chien ou deux, un chat, des voyages ...
    Pour quelques-uns (uniquement des garçons), l’anticipation de son avenir est la chronique d’un échec, sentimental ou social, annoncé.
  • Des personnes à la fois plus individualisées, souvent solitaires, et plus globalisées
    Un grand nombre de productions présentent des individus qui socialement isolés (en dehors de sa famille, il n’y presque aucune référence à des collectifs, et même les relations amicales sont menacées) et technologiquement connectés au système global (via des puces greffées, des lunettes à réalité augmentée, les réseaux internets, ...).
  • Une planète foutue
    L’avenir de la planète en tant que telle est évoqué dans de nombreuses productions, le plus souvent pour évoquer les menaces liées au réchauffement climatique et aux pollutions multiples (qui obligeront chacun à porter en permanence un masque à gaz). Il s’agit d’un univers où la plupart des espèces vivantes ont disparu.
  • Entre techno-phobie et techno-philie
    La place croissante jusqu’à devenir omniprésente de la technologie est soulignée dans la plupart des textes, images et vidéos. C’est la représentation d’un monde et d’individus dominés par la technique. Cette profusion technologique est présentée de manière contrastée et ambivalente, à la fois ludique et à la fois tragique.
  • D’une part, les nouvelles technologies fascinent. La profusion des gadgets, technologies nomades et robots facilitent la vie quotidienne, permettent des déplacements hyper-rapides (« Waregem – Los Angeles en 30 minutes »), voire des voyages interstellaires. Plus même, dans certains textes, c’est le développement des réponses scientifiques et technologies qui sauveront l’humanité et la planète de ses maux : promesse de quasi immortalité, le cancer et le sida seront vaincus, etc.
  • D’autre part, beaucoup de scénarios racontent la même histoire : celle de la transformation du savoir en manipulation, le pouvoir est à ceux qui manipulent les individus par la technologie et les médias, les plongeant dans des réalités virtuelles. Les processus naturels, y compris la reproduction des humains, ou sociaux, comme la rencontre amoureuse, sont désormais gouvernés par des processus techniques et informatiques. Le rôle des technologies et des médias de l’information et de la communication est présenté sous ses aspects les plus inquiétants et aliénants.
  • Une société éclatée
    Sur le plan des évolutions économiques et sociales, à côté de quelques scénarios optimistes, la plupart des descriptions sont celle d’une société dominée par un capitalisme généralisé, où la crainte du chômage, lié à la robotisation, est bien présente. Les relations entre les groupes sociaux se sont durcies entre les privilégiés et les exclus. Certains récits évoquent également, dans une société vieillissante, l’incompréhension entre les générations et dans une société mondialisée avec des mouvements migratoires, des tensions entre cultures et religions, même si celles-ci sont également appréhendées positivement, comme melting-pot.
  • Un monde chaotique
    Le thème des relations internationales est également assez présent. Si quelques-uns présentent l’utopie d’une humanité pacifiée par des lois universelles et éthiques, ou espèrent un « sursaut », la plupart évoquent des scénarios plus chaotiques vécus comme inéluctables. Il y a de nombreuses évocations de la « troisième guerre mondiale », alimentées par les rivalités entre grandes puissances, dont la Chine, et la prolifération nucléaire.
  • Des scénarios pour Bart et Elio
    La question de l’avenir de la Belgique revient dans de nombreuses productions. Quelques-uns évoquent, sur le mode du souhait ou de l’ironie la persistance de la Belgique en 2030 (« le conflit entre Wallons et Flamands sera résolu », « on en sera au gouvernement Leterme 22 », « le principe Philippe sera enfin devenu roi »). La plupart évoquent différents scénarios de politique-fiction : la FRANGIQUE, La Belgo-indonésie.

D’une génération à l’autre

 

La jeunesse constitue le miroir grossissant d’une époque, révélateur privilégié des transformations morales, politiques et culturelles d’une société, de ses aspirations et de ses angoisses.

 

- Le tournant des années 60 et 70, celui de la génération des babyboomers, a forgé, dans le sillage de mai 68, le mythe (en bonne partie surfait) d’une jeunesse révoltée et engagée, bousculant le vieux monde et sa morale traditionnelle, animée par une volonté de changement collectif : « Soyons réaliste, demandons l’impossible ». Les babyboomers sont aujourd’hui devenus les papyboomers;

 

- Les années 80 ont laissé l’image d’une jeunesse précarisée par la crise, désabusée à l’égard des « grandes idéologies » qui avaient motivés leurs aînés. Certains observateurs ont parlé de la génération précaire. Là où la jeunesse des années 70 était représentée comme « bousculant le monde ancien », celle des années 80 et 90 est vue comme cherchant à trouver sa place ... et qui faute de la trouver est parfois perçue comme une jeunesse menaçante. Dans une enquête menée en 1980 sur le thème « Avoir 20 ans à 20 ans de l’an 2000 », le journal « Le Soir » dressait le portrait d’une jeunesse (francophone) inquiète pour son avenir, distante à l’égard des institutions, tandis qu’émergeait les premières préoccupations pour l’environnement. Les jeunes interrogés par « Le Soir « ont aujourd’hui 50 ans”.

 

- Quel est le portrait de la génération 2010, qui se dégage de cette centaine de témoignages créatifs ? Sans doute celui d’une génération d’ « individus-monde », observateurs informés, à la fois fascinés et effrayés par les processus technologiques, économiques, culturels, de globalisation, possédant souvent une conscience exacerbée, mais pessimiste, des enjeux globaux, et d’autant plus attachés à leur enracinement local. Une génération éthique plus qu’idéologique, aspirant utopiquement à un autre monde, mais avec le sentiment de ne pas avoir de prise sur celui-ci et donc d’autant plus volontaire de se construire son propre monde, de réussir sa propre trajectoire familiale et professionnelle. Une génération numérique, qui manipule les TIC, mais qui se refuse à n’être qu’un numéro manipulé.

 

2. Fons Van Dyck

Managing director Think BBDO
Professeur de management de communication, marketing & marques à la V.U.B.
Auteur : ‘Het merk mens’ (consumenten grijpen de macht) et ‘De kracht van wit’ (verandert de crisis ons leven ?) (Editions : Lannoo Campus).

« Comment je vois mon univers en 2030 ? » - Un miroir de la génération 2010

 

Les histoires de ces jeunes de 16 à 25 ans sont celles d’une nouvelle génération : la Génération Y. Leur exploration de l’avenir raconte surtout qui ils sont aujourd’hui et quelle forme ils veulent donner au monde de 2030. La Génération Y est la troisième grande génération après la Seconde Guerre Mondiale. Les ‘baby-boomers’ (nés dans les années 1940-1950) et la Génération X (les personnes dans la trentaine et la quarantaine d’aujourd’hui) l’ont précédée. Ce sont des jeunes avec une forte image d’eux-mêmes. Ils se mettent au centre de leur propre univers. Il y a peu de place pour des institutions ou des associations. Ils raisonnent en termes d’opportunités, pas en termes de limitations. Certains jeunes voient leur avenir à l’autre bout du monde. ‘L’avenir est à nous. A nous de réussir’, écrit l’un des participants. Ou encore : ‘A l’avenir, vous devrez chercher vous-même votre coin de paradis.’

 

Toutefois, cela ne veut pas dire qu’ils ont des ambitions utopiques ou impossibles à atteindre. La Génération Y est une génération qui est clairement sûr de soi. Ces jeunes évaluent très bien leurs capacités et limites personnelles. Ils gardent les pieds sur terre. Ils sont parfaitement conscients qu’ils peuvent perdre leur emploi, que les caisses des pensions seront bientôt vides et que dès lors, ils devront travailler plus longtemps. Les problèmes mondiaux (pauvreté, changement climatique, guerres, …) font également partie de leur vision de l’avenir.

 

La Génération Y n’est pas une génération de ‘rêveurs’. ‘Je suis réaliste, car je sais que la plupart des rêves ne se réalisent jamais’, écrit Steffi. Seul un participant ambitionne le retour au Moyen-Age ou veut se retirer dans les montagnes. Ils ne croient pas qu’ils changeront le monde. Mais, ils ne sont pas indifférents au monde. Ils veulent contribuer à une meilleure société, et ce, via des actions concrètes qui produisent des résultats visibles. Cependant, on perçoit également une certaine forme de fatalisme chez certains.

 

Ce qui est le plus frappant, c’est l’importance particulière qu’ils attachent aux valeurs traditionnelles, telles que le mariage, les enfants et la famille. ‘Dans 20 ans, je me vois bien mariée. J’aurai 3 enfants : Anissa, Aaron en Noa’, raconte Mélissa. Sarah rêve : ‘En 2030, j’aimerais habiter dans une grande et belle maison, avec un beau mari, deux enfants mignons et un chouette chien’. La vision des garçons semble similaire : ‘J’aurai une jolie femme et peut-être un petit footballeur’.

 

Nous avons également remarqué chez les jeunes une grande confiance dans les possibilités de la science et de la technologie afin de créer un monde meilleur. Beaucoup d’entre eux sont convaincus que la science et la technologie augmenteront la qualité de leur vie : de micros puces intégrées aux robots ménagers en passant par la lutte contre le cancer.

 

Les jeunes qui ont participé à ce projet font partie d’une génération très pragmatique et réaliste. Ils ont un solide bon sens. Ils ont certainement beaucoup d’ambitions et d’attentes, mais savent très bien que d’un jour à l’autre, ils peuvent se retrouver sans travail ou que la pension légale ne suffira pas à couvrir leurs besoins vitaux. Cela ne les empêche toutefois pas de profiter pleinement de la vie. ‘Je ne peux prédire l’avenir, donc je vis au jour le jour et verrai bien ce qui ce passera demain’. Ou encore plus concis : ‘Vivons le moment présent’.