Sociologue, Professeur aux Facultés Universitaires Saint-Louis. Co-auteur avec Guy Bajoit de « Les Jeunes dans la compétition culturelle », Paris, PUF, 1995. franssen@fusl.ac.be
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Un miroir constitué de 103 fragments
Les 103 productions recueillies à l’occasion du concours de la fondation P&V constituent un miroir des préoccupations, des aspirations et des tensions qui traversent les consciences individuelles et collectives contemporaines.
Il s’agit de 103 créations singulières, individuelles (parfois effectuées à deux ou à trois), qui nous disent d’abord chacune quelque chose de significatif sur la personne qui en est l’auteur. Certaines s’expriment directement en « je », font part de leurs rêves ou de leurs cauchemars. D’autres se retranchent derrière une forme apparemment plus neutre ou un style plus codé, certaines productions sont très spontanées, d’autres sont très élaborées, mais elles expriment toutes une part de la vérité de chacun.
On ne peut pas dire que cet échantillon des 103 répondants soit représentatif au sens statistique et quantitatif, mais il est en tout cas révélateur sur le plan qualitatif, en mettant en scène les différentes préoccupations et aspirations des jeunes de Belgique en 2010.
Ces 103 créations ne nous parlent pas seulement d’une catégorie spécifique, celle des jeunes de 16 à 26 ans. Dans la mesure où les jeunes sont particulièrement sensibles aux mutations et aux enjeux de notre époque et de notre société, les mots, les images et les sons qu’ils nous renvoient ont une portée plus générale. Ils sont le miroir, parfois déformant, et l’amplificateur des questions à la fois intimes et de société auxquelles nous sommes tous confrontés, aujourd’hui, en 2010, à partir de ce minuscule fragment de la planète qu’est notre pays incertain et improbable.
Plusieurs registres de création
Avant d’aborder le contenu et les thèmes présents dans ces 103 créations, il est utile d’indiquer les différents « types » de production qui ont été recueillis.
Selon la manière dont ils sont compris et interprétés l’invitation très large qui leur était faite à donner leur vision de leur univers en 2030, les jeunes ont situé leur production sur différents registres, qui peuvent parfois être mêlés :
Mais quel que soit le registre, un certain nombre de tendances traversent la plupart des créations qui sont partagées :
Les thèmes présents dans les créations
D’une génération à l’autre
La jeunesse constitue le miroir grossissant d’une époque, révélateur privilégié des transformations morales, politiques et culturelles d’une société, de ses aspirations et de ses angoisses.
- Le tournant des années 60 et 70, celui de la génération des babyboomers, a forgé, dans le sillage de mai 68, le mythe (en bonne partie surfait) d’une jeunesse révoltée et engagée, bousculant le vieux monde et sa morale traditionnelle, animée par une volonté de changement collectif : « Soyons réaliste, demandons l’impossible ». Les babyboomers sont aujourd’hui devenus les papyboomers;
- Les années 80 ont laissé l’image d’une jeunesse précarisée par la crise, désabusée à l’égard des « grandes idéologies » qui avaient motivés leurs aînés. Certains observateurs ont parlé de la génération précaire. Là où la jeunesse des années 70 était représentée comme « bousculant le monde ancien », celle des années 80 et 90 est vue comme cherchant à trouver sa place ... et qui faute de la trouver est parfois perçue comme une jeunesse menaçante. Dans une enquête menée en 1980 sur le thème « Avoir 20 ans à 20 ans de l’an 2000 », le journal « Le Soir » dressait le portrait d’une jeunesse (francophone) inquiète pour son avenir, distante à l’égard des institutions, tandis qu’émergeait les premières préoccupations pour l’environnement. Les jeunes interrogés par « Le Soir « ont aujourd’hui 50 ans”.
- Quel est le portrait de la génération 2010, qui se dégage de cette centaine de témoignages créatifs ? Sans doute celui d’une génération d’ « individus-monde », observateurs informés, à la fois fascinés et effrayés par les processus technologiques, économiques, culturels, de globalisation, possédant souvent une conscience exacerbée, mais pessimiste, des enjeux globaux, et d’autant plus attachés à leur enracinement local. Une génération éthique plus qu’idéologique, aspirant utopiquement à un autre monde, mais avec le sentiment de ne pas avoir de prise sur celui-ci et donc d’autant plus volontaire de se construire son propre monde, de réussir sa propre trajectoire familiale et professionnelle. Une génération numérique, qui manipule les TIC, mais qui se refuse à n’être qu’un numéro manipulé.
Managing director Think BBDO
Professeur de management de communication, marketing & marques à la V.U.B.
Auteur : ‘Het merk mens’ (consumenten grijpen de macht) et ‘De kracht van wit’ (verandert de crisis ons leven ?) (Editions : Lannoo Campus).
Les histoires de ces jeunes de 16 à 25 ans sont celles d’une nouvelle génération : la Génération Y. Leur exploration de l’avenir raconte surtout qui ils sont aujourd’hui et quelle forme ils veulent donner au monde de 2030. La Génération Y est la troisième grande génération après la Seconde Guerre Mondiale. Les ‘baby-boomers’ (nés dans les années 1940-1950) et la Génération X (les personnes dans la trentaine et la quarantaine d’aujourd’hui) l’ont précédée. Ce sont des jeunes avec une forte image d’eux-mêmes. Ils se mettent au centre de leur propre univers. Il y a peu de place pour des institutions ou des associations. Ils raisonnent en termes d’opportunités, pas en termes de limitations. Certains jeunes voient leur avenir à l’autre bout du monde. ‘L’avenir est à nous. A nous de réussir’, écrit l’un des participants. Ou encore : ‘A l’avenir, vous devrez chercher vous-même votre coin de paradis.’
Toutefois, cela ne veut pas dire qu’ils ont des ambitions utopiques ou impossibles à atteindre. La Génération Y est une génération qui est clairement sûr de soi. Ces jeunes évaluent très bien leurs capacités et limites personnelles. Ils gardent les pieds sur terre. Ils sont parfaitement conscients qu’ils peuvent perdre leur emploi, que les caisses des pensions seront bientôt vides et que dès lors, ils devront travailler plus longtemps. Les problèmes mondiaux (pauvreté, changement climatique, guerres, …) font également partie de leur vision de l’avenir.
La Génération Y n’est pas une génération de ‘rêveurs’. ‘Je suis réaliste, car je sais que la plupart des rêves ne se réalisent jamais’, écrit Steffi. Seul un participant ambitionne le retour au Moyen-Age ou veut se retirer dans les montagnes. Ils ne croient pas qu’ils changeront le monde. Mais, ils ne sont pas indifférents au monde. Ils veulent contribuer à une meilleure société, et ce, via des actions concrètes qui produisent des résultats visibles. Cependant, on perçoit également une certaine forme de fatalisme chez certains.
Ce qui est le plus frappant, c’est l’importance particulière qu’ils attachent aux valeurs traditionnelles, telles que le mariage, les enfants et la famille. ‘Dans 20 ans, je me vois bien mariée. J’aurai 3 enfants : Anissa, Aaron en Noa’, raconte Mélissa. Sarah rêve : ‘En 2030, j’aimerais habiter dans une grande et belle maison, avec un beau mari, deux enfants mignons et un chouette chien’. La vision des garçons semble similaire : ‘J’aurai une jolie femme et peut-être un petit footballeur’.
Nous avons également remarqué chez les jeunes une grande confiance dans les possibilités de la science et de la technologie afin de créer un monde meilleur. Beaucoup d’entre eux sont convaincus que la science et la technologie augmenteront la qualité de leur vie : de micros puces intégrées aux robots ménagers en passant par la lutte contre le cancer.
Les jeunes qui ont participé à ce projet font partie d’une génération très pragmatique et réaliste. Ils ont un solide bon sens. Ils ont certainement beaucoup d’ambitions et d’attentes, mais savent très bien que d’un jour à l’autre, ils peuvent se retrouver sans travail ou que la pension légale ne suffira pas à couvrir leurs besoins vitaux. Cela ne les empêche toutefois pas de profiter pleinement de la vie. ‘Je ne peux prédire l’avenir, donc je vis au jour le jour et verrai bien ce qui ce passera demain’. Ou encore plus concis : ‘Vivons le moment présent’.